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Entretien avec Nathalie Gauthard, enseignante-chercheuse en anthropologie des arts vivants

Professeure en Ethnoscénologie à Université Côte d'Azur, Nathalie Gauthard évoque les origines et le rôle du Carnaval de Nice, plus grand carnaval de France. Sur le thème du Cinéma, l’édition 2019 débutera le 16 février et s’achèvera le 28 février, sous les cendres du Roi.


Publication : 14/02/2019
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Historiquement, comment est né le Carnaval de Nice ? Quel rôle avait-il ?

Chaque année à Nice, le Carnaval s’incarne dans une pluralité de manifestations festives à caractère touristique, social, et identitaire. Plusieurs mouvements s’affrontent et/ou se complètent : d’un côté les pouvoirs locaux représentés par la mairie et l’office du tourisme, de l’autre une galaxie de mouvements associatifs de tous bords. Plusieurs postures idéologiques s’affrontent : d’un côté le carnaval officiel, héritier du carnaval créé, en 1873 par le comité des fêtes à l’adresse de la clientèle touristique – c’est-à-dire les riches hivernants venus profiter du climat niçois, de l’autre les tenants d’un carnaval plus traditionnel revendiquant un héritage populaire ancestral, soit la tradition carnavalesque de défoulement populaire et de subversion. Déjà au sein de l’institution elle-même, c’est-à-dire du Carnaval officiel, les transformations esthétiques et scénographiques opérées au fil des années ont donné lieu à quelques mécontentements de la part des niçois qui y voient un délitement de leur culture locale au profit d’une esthétique mondialisée censée attirer une manne touristique. Ce débat ne date pas d’aujourd’hui à Nice. En effet, l’invention du label « Côte d’Azur » et la promotion du territoire à la fin du XIXe siècle posait déjà les prémisses d’un débat entre cultures locales et tourisme global. Nice et ses environs sont une destination touristique depuis la fin du XVIIIe siècle. Le Carnaval officiel de Nice est donc né de la volonté de promouvoir commercialement une région. 


Le Carnaval dans sa globalité est-il une forme de satire sociale ? 

Le carnaval incarne la rupture avec le quotidien, le débordement et l’excès. Il prend des formes variées, des aspects divers et se décline sous des thématiques différentes. Il est composé de multiples facettes : l’ensauvagement, le renversement, le désordre, le comique, le grotesque, la bouffonnerie, le rire. En cela, il échappe à toute taxonomie ou modélisation même si sa fonction ultime est de se soustraire aux contraintes du quotidien, de l’ordinaire, des conventions. L’histoire nous enseigne que la censure s’est appliquée puis maintenue jusqu’à une période récente pour certaines pratiques carnaveslesques, notamment en Espagne où le carnaval était interdit mais contourné durant le régime autoritaire de Franco. L’analyse de la fête et des pratiques carnavalesques exige donc une approche pluridisciplinaire afin d’en circonscrire les différents paramètres. 

Néanmoins, les corsos carnavalesques niçois avec leurs esthétiques grotesques sont toujours détenteurs d’une charge satirique non négligeable. Chaque année, et surtout depuis que BFMTV est devenue partenaire officielle du Carnaval de Nice, contribuant à sa renommée et à sa publicité en France, beaucoup de proches et de collègues m’appellent pour me témoigner de leur plaisir à voir les chars satiriques niçois. Celui de Donald Trump et de Kim Jong-Un a eu beaucoup de succès l’an passé !

 

Aujourd’hui, le Carnaval de Nice est barricadé et payant. Il n’est plus la fête populaire que les niçois connaissaient. Mérite-t-il encore son nom ? 

Le carnaval officiel de Nice (qui regroupe plusieurs types de manifestations rappelons-le : corso carnavalesque, bataille de fleurs et carnaval des quartiers) est au centre de nombreuses critiques.  Des mouvements d’opposition ont vu le jour comme des carnavals indépendants dont le but est de créer une identité locale alternative et à contre-courant de la politique touristique mise en place et développée par la Mairie. Ce carnaval indépendant est actuellement animé par un collectif d’associations. Ces mouvements contestataires existent à Nice depuis le début du XXème siècle en réaction à la politique économique locale tournée vers le tourisme. Ils visent à dénoncer les logiques mercantiles liées à l’industrie du tourisme et ses effets sur les identités locales. Le carnaval dans sa dimension marchande et produit d’une consommation de masse a toujours généré une économie non négligeable. Après avoir été répertoriée sur des listes locales, nationales ou internationales comme « patrimoine culturel immatériel », le carnaval est aujourd’hui catalogué dans des parcours touristiques, étape obligatoire du circuit réussi grâce à son caractère participatif. Le carnaval est une pratique, une expérience commune et partagée même s’il s’agit parfois d’«une mise en fiction du monde» (Marc Augé, L’impossible voyage. Le tourisme et ses images). 

A Nice, le Carnaval, qu’il soit indépendant ou officiel, renaît et se démultiplie chaque année. Les carnavals indépendants ont créé une cohorte de nouvelles manifestations festives issues d’associations alternatives, ainsi une fête de la « Santa Capelina », la fête des « travailleurs du chapeau » a été inventée avec une procession le 1er mai depuis le début des années 2000. En 2015, le dernier avatar de Carnaval est Lou Queernaval, 1er et unique Carnaval Gay de France. Gratuit et ouvert à toutes et tous et est associé au programme du festival officiel.


Sur quoi se concentrent vos recherches ? Quel est le champ d’étude d’une chercheuse en anthropologie des arts vivants ?

L’ethnoscénonologie étudie les arts de la scène et de la performance dans une optique transdisciplinaire qui croise les études en arts du spectacle/musicologie et sciences humaines. Université Côte d'Azur est pionnière en ce domaine car nous avons été les premiers à proposer une formation bi-disciplinaire Arts du spectacle/musicologie et ethnologie/anthropologie en France. J’ai également créé la Société Française d’ethnoscénologie, la SOFETH en 2007 (reconnue et labellisée ONG pour le PCI par l’UNESCO en 2016) qui organise chaque année des journées d’études dans des lieux à chaque fois différents, afin de favoriser tous types de partenariats. En 2011, j’avais organisé une première journée d’études sur Carnaval au Laboratoire Interdisciplinaire Récits Cultures et Sociétés (LIRCES) en partenariat avec la formation Erasmus Mundus en arts du spectacle, Carnaval sans frontières et la Société Française d’ethnoscénologie SOFETH . L’année suivante, Ghislaine Del Rey, l’actuelle directrice de la section théâtre et ancienne responsable de la formation Erasmus Mundus, Annie Sidro et moi-même étions invitées à l’université de Salvadore de Bahia pour participer à un colloque sur le masque et le Carnaval dans la continuité de ces premières journées. En 2014 paraissait le livre que j’ai dirigé : « Fêtes, mascarades et carnavals. Circulations, transformations et contemporanéité » aux éditions l’Entretemps reprenant en partie les discussions et présentations de ces deux colloques. 

Cette année en avril 2019, nous organisons avec Monika Salzbrunn (université de Lausanne) et Blodwenn Mauffret (université Sorbonne-Nouvelle) au Centre Français du Patrimoine Culturel Immatériel (CFPCI) à Vitré en Bretagne, un colloque international sur les « Méthodologie(s) de la Recherche sur les Pratiques Festives et Carnavalesques », le Laboratoire Interdisciplinaire Récits Cultures Et Sociétés (LIRCES) et Université Côte d'Azur sont partenaires. Il y aura environ une trentaine de participants, des chercheurs et universitaires venus du monde entier. Une publication des actes est également prévue. Tout cela vous préciser qu’il y existe un réel intérêt autour des « Carnival studies » comme on les appelle Outre-atlantique et que nous nous inscrivons, à Nice, totalement dans ce mouvement de recherches et de réflexions.


Propos reccueillis par Manon Reinhardt 

© Affiche officielle Carnaval de Nice 2019 - DR