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Lorsque je doute de ma liberté

Alors que la restriction de liberté renforce notre sentiment d’impuissance, comment nous réassurer ? Sandrine Montin nous invite à renouer avec la poiesis des Grecs et à soigner notre regard sur l’autre.


Publication : 25/03/2020
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Lorsque je doute de ma liberté, écrasée par un sentiment d’impuissance, il est deux façons de m’assurer que je suis bien un sujet libre, et non un ver soumis à la nécessité, ou pour reprendre les mots élégants de Léonard de Vinci, un estomac sur pattes.

La première consiste à être rassurée par la parole qu’un autre m’adresse ou la considération qu’elle me porte : le regard valorisant qu’il/elle porte sur moi, ses paroles pleines d’estime m’assurent, pour un temps, de ma dignité. 

La seconde stratégie consiste à observer mon pouvoir de métamorphose sur le monde : si je produis un objet, fabrique une table, écris un poème, compose ou interprète une œuvre, je constate ma capacité de fabrication ou de création, de « poiesis » diraient les Grecs. Je me conçois créateur, poète, ma puissance et ma liberté s’actualisent dans des signes tangibles. Mes doutes s’estompent.

En période de restriction de ma liberté de mouvement et de rencontre, ces deux stratégies sont particulièrement précieuses. Car tout ce qui habituellement m’apporte paix ou harmonie au quotidien : une promenade dans la nature, l’exercice du sport individuel ou collectif, un dîner entre amis, ne m’est plus accessible. Dans cette faille, l’angoisse de mon impuissance est susceptible de m’assaillir. Aussi le regard valorisant porté par l’autre sur moi devient-il essentiel, de même que l’exercice de ma poiesis, de mes capacités concrètes de création.

Plus que jamais, je gagne à m’exercer à créer. L’artefact peut être de tout type, plat culinaire, bouquet de fleurs, œuvre musicale, outil. Mais il est essentiel d’aller jusqu’au bout, de ne pas m’arrêter à la rêverie, à l’idée ou au projet. L’idée non actualisée n’est pas tangible. En revanche les objets, poèmes, que je conçois et réalise, seule ou en co-création, sont autant de témoins de ma liberté, de cette puissance, dont la liberté de déplacement n’est qu’une des multiples facettes. Grâce à ces objets, et dans les échanges que ces objets (outil, danse, invention) permettent de renouveler avec les autres, mon aura s’élargit. Mon sentiment d’impuissance se minore. Les difficultés quotidiennes m’atteignent moins, j’envisage presque avec amusement ce qui m’irritait le jour d’avant.

Plus que jamais aussi, je gagne à recevoir l’appréciation d’autrui. Mais la parole et la considération de ma voisine, d’un proche,  ou d’une inconnue n’ont d’efficacité que si moi-même je la considère comme sujet libre, plein, absolu. Si elle est pour moi un moyen et non une fin, si je le regarde comme un être indigne de mon estime, si je méprise en lui / en elle sa soumission à son groupe, (aux règles qui régissent son appartenance sociale, géographique, générationnelle…), sa parole, même valorisante, n’aura pour moi aucune vertu : elle ne me rassurera pas. Pour que la considération d’autrui produise un effet sur ma conscience de moi-même comme sujet libre, elle doit être réciproque. 

La loi politique et pragmatique que je peux tirer de cette double observation est la suivante. Le mépris de la différence me fragilise, les rapports de domination, quelle que soit leur orientation, me sont néfastes. J’ai un intérêt majeur à être, de près comme de très loin, entourée au maximum d’êtres libres, créateurs, de sujets pleins. Mon propre bonheur bénéficie à contribuer à la liberté des autres, à nous hisser ensemble à une existence pleine et libre, même et peut-être surtout lorsque l’un des aspects les plus visibles de cette liberté est restreint. J’ai un intérêt vital à considérer autrui comme une fin en soi, jamais comme un moyen. J’ai un intérêt majeur à ce que nos échanges se fassent en tant que co-créateurs sur le plan de la liberté.