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Philosophie et philodoxie

Remarques sur la philosophie du confinement
Par Bertrand Cochard, docteur en philosophie au CRHI


Publication : 23/04/2020
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En ces temps troublés, en cette « période de crise », où l’on se retrouve face à soi-même, cerné par la mort et l’ennui, on aimerait bien avoir l’avis des philosophes. Car oui, après tout, la philosophie n’est-elle pas là pour ça ? Donner du sens, dans un monde qui n’en trouve plus. Cela ne peut pas faire de mal, n’est-ce pas, de mettre à profit ses heures perdues de confiné en « faisant un peu de philo » ? La philosophie, se dit-on, est riche de « réponses » pour faire face à la situation. Elle est pleine de sagesse. Elle nous aide à mieux vivre, en nous permettant de comprendre « le monde qui nous entoure ». Pourquoi s’en priver ? 

Fort heureusement, nul besoin d’aller lire Platon ou Hegel par soi-même. Les philosophes contemporains ne se sont pas faits attendre pour nous livrer le sens profond de la période que nous vivons. Nous n’avons, pour ainsi dire, que l’embarras du clic. Tout semble avoir déjà été pensé : qu’est-ce que le coronavirus, sinon le révélateur d’une modernité en perte de contrôle, faisant face à ses propres contradictions ? Qu’est-ce que le confinement, sinon l’occasion d’une expérience pascalienne (nous cessons de nous divertir, nous sommes confrontés à la misère de notre condition) ? Ne sommes-nous pas, finalementaprès mûre réflexion, des êtres fragiles, précaires, tremblant devant ce hasard que nous ne sommes jamais tout à fait parvenus à supprimer ? Nous nous imaginions tout-puissants, pauvres mortels prométhéens que nous sommes ; nous nous découvrons vulnérables. Ce serait là, à en croire certains philosophes, le retour brutal de l’expérience du tragique. 

L’expérience du confinement est ainsi présentée comme une véritable expérience philosophique : expérience de la solitude, expérience de soi, mais aussi invitation à habiter le temps et l’espace d’une manière renouvelée, de recréer des liens, de se dépasser et de se réinventer comme êtres humains. 

 

Mais quelle est donc cette philosophie que l’on nous sert, et que l’on trouve pêle-mêle avec des cours de yoga gratuits, une recette vegan de brownie et la dernière vidéo parodique à la mode ? Bien des choses, mais sûrement pas de la philosophie. De la philodoxie peut-être, si l’on en croit Platon (La République, livre V) : amour, ni de la sagesse, ni de la vérité, mais de l’opinion. 

Sans doute ressemble-t-elle diablement à la philosophie : on ne nous parle ni de corps ni de social mais de corporéité et de socialité ; on ne s’interroge pas sur la mais sur le politique ; on use et abuse, en clignant maladroitement de l’œil à Heidegger, des verbes « révéler » et « dévoiler », comme si, sous l’effet d’un virus, le réel se mettait à nu, prêt à être cueilli par les philosophes, érigés pour l’occasion en fins observateurs ; on évoque enfin l’angoisse et la finitude. Le tour est joué : brusquement, c’est de l’Existence Humaine qu’il s’agit, on ne plaisante plus. 

On produit de l’avis, qui fait parler, cliquer et se share avec ses followers. Comme n’importe quelle marchandise périssable, ce prêt-à-penser ne survivra pas à la pulsion de production qui l’a fait naître. Depuis quand la philosophie cède-t-elle devant cette injonction à donner son avis, elle qui, dès son origine, s’est construite contre la doxa ? Depuis quand, et par quels dispositifs retors, le philosophe – ou du moins ce qui se fait passer pour tel – a-t-il accepté de se transformer en chaîne d’informations en continu ? À lire Platon, le problème ne date pas d’hier. Sa République regorgeait déjà de ces pseudo-philosophes, discourant ad nauseam du sensible, moins occupés à analyser les causes de ce qu’ils jugent que les effets de leurs discours sur la foule, trouvant plus de plaisir enfin dans le spectacle du vrai que dans la recherche, ingrate, de la vérité.

 

Le philosophe, alors, qu’en pense-t-il ? Justement pas grand-chose. Il choisit le pas de côté, la sortie de cette Caverne où l’on bavarde, et accepte humblement de souffrir ce que Gérard Lebrun, dans un livre sur Hegel, a appelé la patience du concept. Ce que l’on peut ici comprendre en deux sens : la patience, d’abord, d’opérer le travail d’abstraction essentiel à la philosophie ; la patience, ensuite, de laisser les choses se dérouler, suffisamment néanmoins pour constituer un matériau dont la philosophie peut, de plein droit cette fois, s’emparer. Dans la préface des Principes de la philosophie du droit, Hegel écrivait : 

 

Pour dire encore un mot sur la prétention d’enseigner comment doit être le monde, nous remarquons qu’en tout cas, la philosophie vient toujours trop tard. En tant que pensée du monde, elle apparaît seulement lorsque la réalité a accompli et terminé son processus de formation. Ce que le concept enseigne, l’histoire le montre avec la même nécessité : c’est dans la maturité des êtres que l’idéal apparaît en face du réel et après avoir saisi le même monde dans sa substance, le reconstruit dans la forme d'un empire d'idées. Lorsque la philosophie peint sa grisaille dans la grisaille, une manifestation de la vie achève de vieillir. On ne peut pas la rajeunir avec du gris sur du gris, mais seulement la connaître. Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son vol. 

 

Cessons donc de nous demander en quoi le moment que nous vivons est philosophique. Demandons-nous plutôt pourquoi la philosophie s’est résignée à apparaître sous une forme qui ne lui convient guère, bradant ses concepts en parant au plus pressé. 

 

Qu’entend-on par philodoxie ? Un philodoxe est un penseur qui raisonne et s’exprime par slogans. Le slogan est une formule concise, ramassée, évocatrice et facile à retenir. Son but est de condenser un ensemble d’idées, et de marquer l’esprit de celui qui l’entend. L’histoire de la philosophie offre de nombreuses formules de ce type : « Platon oppose le monde des Idées au monde sensible », « Aristote privilégie le juste milieu », « Descartes sépare l’esprit de la matière » et « compare l’animal à une machine », « Hobbes nous dit que l’homme est un loup pour l’homme », « pour Rousseau, l’homme est naturellement bon, c’est la société qui le corrompt », etc. 

À lire la majorité des textes produits par les philodoxes durant le confinement, je ne peux m’empêcher de penser qu’ils ont consenti (certains sont coutumiers du fait) à raisonner de cette manière. « Pourquoi est-il si difficile de rester chez soi, leur demandait-on ? » – « L’homme est un être qui vit difficilement l’ennui, vous savez. D’ailleurs, Pascal l’avait bien montré : “Tout le malheur de l’homme vient d’une seule chose, qui est de ne pas pouvoir demeurer en repos, dans une chambre” » ; « Pensez-vous qu’un retour à la normal soit possible, s’inquiète-t-on ? » – « De tels retours n’existent pas, Canguilhem a établi que la guérison d’une maladie n’était jamais un retour à l’innocence biologique » ; « S’agit-il de la fin du capitalisme, s’enquiert-on enfin ? » – « Je n’en suis pas sûr, Marx a bien analysé la capacité du système capitaliste à apprendre de ses crises », etc.

Ce qu’il y a de très gênant dans cette manière de raisonner, ce n’est pas qu’on y trouve des choses fausses (après tout Pascal, Canguilhem et Marx ont bien dit cela, dans une certaine mesure). Ce qui est très gênant, c’est qu’elle laisse croire que c’est de cette façon que nous, philosophes, nous raisonnons : en allant sélectionner dans l’histoire de la philosophie les pensées qui correspondraient le mieux à la situation présente. Or, il n’en est rien : ce qui intéresse le philosophe dans l’histoire de la philosophie, ce ne sont pas de tels slogans – qui ne sont au terme de ses lectures rien de plus que des aide-mémoires –, mais les problèmes qu’ils cristallisent. Autrement dit, pour un philosophe, l’intérêt d’un texte philosophique n’est en aucun cas dans ce résultat qui peut être exprimé dans une formule catchy. Il est dans le mouvement de pensée qui a conduit à un tel résultat, c’est-à-dire dans l’intégralité de la démonstration. La formule qui rassemble la démonstration philosophique en une phrase n’en est que le résultat mort, un digest sans aucune valeur nutritive. 

 

Bien sûr, pas plus que celle d’un autre, la pensée d’un philosophe n’est à l’abri de produire des idées toutes faites. Je suppose que nous sommes nombreux à avoir songé au divertissement pascalien durant cette période. Or, parce qu’elle produit un « effet de philosophie », illustre un slogan et satisfait les attentes de ceux qui écoutent (tout flatteur vit à leurs dépens, on le sait bien), une idée n’est pas bonne pour autant, et digne d’être diffusée. L’acte de parler ou d’écrire exige un tri sévère, qui élimine ces idées toutes faites – ce qui implique du recul vis-à-vis de leur pouvoir de séduction, sur soi et sur les autres. Cette distance vis-à-vis de nos opinions, c’est ce que la philosophie nous enseigne depuis Socrate, qui savait bien à quel point la doxa entrave la libre pensée. 

Il est bon, pour finir, de méditer les paroles de Gilles Deleuze (il s’agit du passage d’un cours, où il s’en prend aux idées reçues sur « l’angoisse de la page blanche »). Il nous rappelle que parler, écrire, et à plus forte raison penser, c’est d’abord « supprimer ». Supprimer, car contrairement à ce que l’on imagine, la page blanche n’est pas vide, mais pleine. Elle est saturée de bêtises et d’opinions, exprimées dans les formules et tournures de l’universel reportage. La dernière question qu’il pose exprime l’éthique du philosophe, et confère quelque chose comme la morale de l’histoire : 

 

[…] écrire, ce sera fondamentalement « gommer », ce sera fondamentalement « supprimer ». Qu’est-ce qu’il y a sur la page avant que je commence à écrire ? Je dirais qu’il y a le monde infini, pardonnez-moi, il y a le monde infini de la connerie. Il y a ce monde infini, c’est-à-dire en quoi est-il une épreuve ? C’est que, vous n’écrivez pas comme ça avec rien dans la tête, vous avez beaucoup de choses dans la tête. Dans la tête d’une certaine manière tout se vaut, à savoir ce qu’il y a de bon dans une idée et ce qu’il y a de facile et de tout fait. C’est sur le même plan, c’est seulement quand vous passez à l’acte par l’activité d’écrire, que se fait cette bizarre sélection où vous devenez « acte », je dirais la même chose pour parler. 

[…] Tant que c’est dans votre tête, vous pouvez prendre des choses très ordinaires pour des choses remarquables. Or, ce n’est pas innocent ça, ce genre de confusion, quand vous prenez quelque chose d’ordinaire pour du remarquable, ça affecte le contenu de l’idée. […] Une idée personnelle, c’est pas une bonne idée pour ça… Il y a des idées toutes faites qui ne sont pourtant rien qu’à moi, qui sont faciles, à la rigueur, je peux les dire dans la conversation, mais si ça passe par l’épreuve d’écrire, je me dis enfin : mais qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce que je suis en train de dire ? Est-ce que ça vaut la peine d’écrire ça ?